
Retour sur les Terres du Nord
- 3/4 -Laube déjà. Je dois me mettre en marche vers les collines du bord du monde, vers Briim, vers la terre des Furieux. On dit quils sont moins nombreux en ce moment et que parfois un convoi peut passer discrètement malgré une escorte lourde. Avec une trentaine de guerriers solides et des lances de trois fois la taille dun homme, on peut les repousser mais pas les vaincre. Quand un Furieux isolé attaque seul, il est même possible de le tuer mais nous connaissons tous la vérité. Les Furieux de la bordure extérieure sont les plus faibles, les plus vieux, les malades. On estimait leur population a cinq cents il y a vingt ans mais aujourdhui, on suppose quil nen reste quun tiers voire moins. Leurs apparitions se font plus rares mais font toujours autant de dégâts. On dit quà force de sentretuer et de se féconder au sein dun même lignage, ils dégénèrent. Cest fort possible tant la raison leur semble étrangère.
Peu importe leur nombre, il me les faut tous. On dit que jamais un humain na tenu tête à un Furieux seul et moi je vais tous les tuer. En y repensant, cest sans doute la décision la plus stupide que jai pu prendre mais léventail des choix est très limité alors tenter de survivre debout ou sauter dune falaise, quelle importance finalement. Mordak disait que la mort navait pas dimportance parce quelle arrive de toute façon et que la destination de nos vies était la même pour tous. Ce qui changeait et définissait le sens de chaque vie cétait le chemin parcouru et la façon dont on larpentait. Il avait beau dire que ce nétait pas important, il a quand même tout fait pour mourir à sa façon. Plus le temps passe, plus je me dis que la pensée de Mordak était moins rigide quil le laissait penser. Peut-être devrais-je également être un peu plus souple
Lentement, je vérifie mes armes, elles ne mont jamais quitté et malgré leur aspect peu flatteur, je sais quelles tiendront encore pour ce combat insensé. Bragène est toujours aussi impressionnante et je parviens presque à la manipuler comme le faisait mon père à peau verte. Ma vieille épée semble émoussée mais je nen ai jamais eu dautre. Je connais par cœur ses qualités et ses défauts et la moindre aspérité de la lame ainsi que son poids. Ai-je besoin dautre chose ? Oui, jai besoin delle, je me sens incomplet. Jai à peine osé en parler à mon père. Ma mère aurait été si contente Je dois me concentrer sur les Furieux mais je suis triste de ne pas lavoir vue une dernière fois. Pourtant, je pouvais le faire quand je voulais mais jai toujours reculé ce moment jusquà ce quil soit trop tard. Peut-être que son regard me faisait plus peur que celui de mon père. Je ne sais et je ne le saurai jamais désormais. Il nest plus temps dy penser, je dois penser mon combat, mon ultime combat. Bientôt les réponses viendront.
Lentement je menfonce dans la neige. Le voyageur avisé qui traverse ces terres sait quil doit porter des vêtements solides jusquà la taille. Il fait si froid que la neige découpe la peau aussi assurément quun rasoir. Marcher cent pas sans chausses dans cette neige a pour conséquence une amputation des pieds à la hache chez le forgeron qui est aussi médecin à sa manière. Il est loin le temps où jai aimé jouer ici. Pour combattre, le terrain est catastrophique. Malgré les hivers rudes chez les orcs, il y avait des étés et cette douce chaleur. Pendant la guerre contre les Sung Lung, le soleil brûlait la peau mais je préférais ça à ce froid éternel. Mon père nétait plus là à mon réveil. Je crois que je lui fais peur. Il craint de retomber dans cette folle fascination pour la guerre. Il fut un bon combattant en son temps et je sais quil a abandonné la voie des armes à regret. Il aimait se battre mais il a choisi dêtre un père et un mari. Il a été heureux et considère quil a plus gagné que perdu mais aujourdhui il nest ni un père ni un mari. Depuis que mère est morte, il doit sans doute repenser à tout ça. Quand on na rien à perdre, la voie des armes fait moins peur. Je le sais, je suis moins aventureux depuis Geldriia et Krak. Pourtant, on jurerait le contraire aujourdhui.
Dois-je invoquer Rage ou est-ce trop dangereux ? Peut-être vont-ils le sentir de retour ? Peut-être vont-ils savoir et ne me laisser aucune chance. Peut-être dois-je être juste Odric mais que vaut Odric face à deux cents Furieux même pris séparément ? Je pense trop. Il est inutile de trouver des réponses à ces questions. La seule chose qui compte, cest de survivre à chaque combat. Ce nest pas vraiment dans mes habitudes que de me poser tant de questions. Je nai pas beaucoup de doutes sur lexplication de ce retour de raison. Je sais que jai peur même si je sais également que la peur nempêche pas le péril de frapper. Rapidement, les réponses arrivent, une seule pour le moment.
Après quelques heures de marche, je croise mon premier furieux. Jai eu de la chance, il ne sest pas jeté sur moi. Il semble mobserver depuis un moment et je comprends pourquoi il na pas attaqué. Il sait qui est avec moi, il est même probable quil le connaisse et la forme actuelle de Rage le perturbe un peu. Son hésitation indique que mon démon doit être plus fort que lui mais cest un Furieux et je suis un humain. Il ne résistera pas longtemps en comprenant le profit dun tel avantage. Il semble maigre, vieux et malade. Sa démarche est boiteuse. Les Furieux de la bordure extérieure sont de toutes façons les plus faibles. Malgré le froid, je sens son odeur, une odeur infecte qui fait plisser instinctivement les yeux. Comment peut-il puer ainsi malgré le froid et le vent ?
Je ny avais jamais vraiment pensé mais je nen avais jamais vus avant et pourtant ils me semblent familiers. Gris de peau, avec quelques traces décorchures montrant un sang bien rouge, un regard haineux et ce rictus déformé par lhabitude de détester toute vie, ils sont bien comme je les imaginais. Je veux le tuer moi-même, Rage attendra. Je sens son excitation. Il sait ce que je veux faire et nest pas préoccupé par le sort des siens, il veut leur mort tout comme moi. Pour une fois, on va sentendre.