
Fous dhumains
- 1/5 -Rien ne va comme on le voudrait. Les batailles se succédaient, jétais toujours en première ligne avec Mordak et Grunt. Je pensais être considéré comme un orc à part entière mais avec les combats, jétais devenu plus quun orc et étais cité en exemple. Je nétais plus lhumain méprisé ou lorc respecté mais le démon berserk. À ce titre, je ne faisais pas partie des orcs, jétais au-dessus des orcs. Je nétais plus Odric, ils mappelaient tous Rage. Rage le démon berserk qui détruit les ennemis des orcs dun simple regard foudroyant. Les bardes exagèrent toujours mais on les écoute. Mordak mavait parlé de cela, le guerrier de légende. Je pensais quil voulait mencourager, je ne croyais pas cela possible.
Déjà deux ans de combats incessants contre les Sung Lung, les petits hommes de lEst. Il nous a fallu du temps pour connaître leur nom, le temps den capturer un vivant et de comprendre ses mots. En deux ans, personne na vraiment cédé. Nos armées respectives ont traversé tout le pays dans tous les sens. Tantôt nous reculions, tantôt nous avancions. Personne ne sait exactement combien de morts résultaient de ce conflit. Les armées brisées se reconstituaient toujours avec des troupes fraîches venues don ne sait où. Jétais plutôt content de constater que la guerre ne finirait pas, il y avait encore beaucoup de combats à mener et à gagner. Mordak revient de plus en plus souvent marqué et blessé. Ce nest plus quune question de jours à présent.
« Mordak
- Ah, assieds-toi, Rage.
- Non, je ten prie, pas toi.
- Désolé, Odric.
- Cest pour quand ?
- Demain, je crois. Je nai plus la force de tenir ma hache correctement et les Sung Lung deviennent expérimentés après ces deux années de guerre. Je vais tout donner demain pour mériter ma place à GrunWald tant que jen ai encore la force. Dis-moi, Odric, quel âge as-tu, maintenant ?
- Vingt-deux années.
- Mmmh, bien, je ne pensais pas que tu vivrais si longtemps, tu es désormais capable de survivre seul. Je vais te donner ta dernière leçon. Bientôt, tu devras errer parmi les humains. Quand cette guerre sera finie, tu quitteras la tribu et devras suivre ta voie parmi les chétifs. La seule chose qui te manque, cest le code.
- Le code ?
- Oui, notre code, les préceptes que tu devras suivre tant chez nous que chez eux. Jusquà présent, tu as vécu dans le cocon de la tribu, tu étais protégé.
- Le « cocon » ma distribué nombre de rossées.
- Mais tu étais sous ma responsabilité, demain, tu seras seul.
- Tu vas vraiment mourir alors.
- Oui, ça ne fait aucun doute. Mais ne sois pas triste, je vais pouvoir mourir à la guerre, comme un héros. Prends ma dague. Tu devras me la planter en plein cœur quand je serais mort pour que mon esprit puisse atteindre GrunWald.
- Mais, cest un acte sacré.
- Lhonneur ten revient mon fils.
- Merci, Maître.
- Je te considère comme mon fils, mon seul regret est que tu ne sois pas né orc.
- Je le suis dans mon cœur.
- Je le sais, mais noublie pas ton humanité, cest aussi un trésor.
- Tu me manqueras, Père.
- Alors écoute ma dernière leçon. Voici les lois de survie :1 Tu nas pas damis.
2 Ceux qui se disent tes amis, sois prêt à les tuer.
3 Ceux qui se disent tes ennemis, tue-les sans attendre.
4 Nécoute pas les conseils, ils ne servent que ceux qui te les prodiguent.
5 Ne suis pas les règles des autres, seules les tiennes comptent.
6 Ne donne jamais dordre, tu nes le chef de personne.
7 Naccepte jamais dordre. Si on ten donne, tue celui qui voudra te dicter ta conduite.
8 Ne regrette jamais tes actes, il ne sert à rien de te tourmenter, la vie est là pour ça.
9 Ne bluffe jamais, chaque menace que tu profères doit être une promesse sacrée.
10 Naie jamais peur, ça nempêche pas le péril de te frapper.
11 Ne renonce jamais à tes buts, ce sont tes seules raisons de vivre.
12 Rejette la fourberie et la médiocrité, vois plus loin que les étoiles.Si tu suis ces conseils, tu pourras aller voir ton Thorgun, le cœur pur.
- Je les suivrai tous, sans faillir.
- Laisse-moi seul à présent, je dois faire le deuil de mon âme. »Cette nuit-là, je nai pu trouver de repos. Mon ami Mordak, celui qui a plus de valeur à mes yeux que mes parents va disparaître. Jaimerais lempêcher de combattre mais ce serait lui causer une humiliation sans borne. Il va donc mourir, je ne peux rien y faire, je dois respecter ses choix. Et depuis le temps que je le vois saffaiblir, peut-être va-t-il remonter la pente.
Laube, je prends ma place aux côtés de Grunt. Mordak est déjà en position. Il porte ses habits de cérémonie. Nous avons tous compris. Il me sourit en voyant que je porte sa dague. Depuis tout ce temps, je navais réalisé la douleur de perdre un être cher. Jévite de regarder Mordak pour ne pas pleurer. Je scrute le lointain et je suis sûr quil va mourir aujourdhui. Les loups sont revenus, ils mobservent au loin, comme dans la forêt quand Mordak partait au camp me laissant seul dans les bois. Les loups ont toujours veillé sur moi, ils savent que ce soir, je serai seul, alors ils sont revenus.
Je naime pas linéluctabilité du destin. Ce jour-là, mes hurlements se sont entendus par delà les montagnes et je décidai du moment de la charge. Je ne me suis jamais résigné et au lieu de frapper le premier, je ralentis la course pour ne pas distancer mon ami orc, je le protégerai. Je nai que faire de la décision des Dieux, de GrunWald et du reste. Mordak ne mourra pas et les loups repartiront hanter les forêts.
Au début, tout se passa bien, je gardais si bien la vie de Mordak quil navait pas loccasion de frapper les petits hommes de lEst. Personne ne lui fera de mal. Puis, une violente douleur me bloqua lépaule, il ny avait aucun Sung Lung derrière moi, seulement Mordak. Quel choc ce fut de voir que la lance que javais reçue était la sienne. Par ses yeux, je compris quil voulait mourir aujourdhui, le lendemain devait lui sembler insurmontable. On dit que nombreux sont les guerriers qui décident de cesser de vivre par lassitude. Mon ami en a peut-être trop vu, peut-être a-t-il le sentiment davoir vécu tout ce quil avait à vivre et quil est temps de sen aller.
« Souris, Odric, cest un jour magnifique pour mourir. »
Mordak se détacha du groupe, il couru seul vers les généraux Sung Lung. Il partira mais pas seul. Il doit montrer quil est un brave dentre les braves, il mérite une place de choix en GrunWald.
Les chefs Sung sont différents des nôtres. Ils pensent le combat mais ny participent que de loin. Ils sont là, sur leurs chevaux, brillants comme des bijoux, escortés par des soldats délite qui seraient plus utiles sur le champ de bataille. Quelques archers tentent de stopper Maître Shen, ils ne le ralentissent même pas. Les lanciers freinent son allure mais il est encore capable de tuer. Il est hérissé de pics, de flèches comme un chardon mais il avance toujours malgré le sang, la douleur, la fatigue. Il ne lui reste que quelques secondes de vie. Il se redresse, crie le nom de son dieu et lance sa hache pour la dernière fois. Tout ce qui lui restait de force est dans cet ultime lancer. Son arme tournoie comme le jour où il a sectionné la branche sur laquelle jétais perché. Un général est décapité et larme continue sa course pour se planter dans la poitrine dun autre général. Il a bien calculé son coup, il a gardé sa lucidité jusquau bout.
Mordak ne vit pas les résultats de ce baroud dhonneur, il perdit vie juste après le lancer. Il est inerte, les lances qui lui ont transpercé le corps maintiennent son corps debout. Seule sa tête penchée vers le sol montre quil est parti. Les combats cessèrent pendant un instant et chacun salua la bravoure de cet orc, se réjouit de sa mort, cacha la douleur de perdre un si vaillant allié ou un adversaire aussi téméraire. Les troupes se séparèrent et chacun rejoignit son camp pendant quelques instants silencieux. Les deux camps décidèrent de se battre de nouveau en évitant dapprocher du corps de Mordak. Il devait voir le combat mais on ne devait pas le bousculer. Sa dépouille toujours debout faisait penser à un totem, une dimension sacrée imprégnait ce lieu. Jaimerais mabandonner à la tristesse mais le démon est revenu. Je pleurerai plus tard.
Lécho de la reprise de conscience, la bataille est finie et jai sans doute massacré, comme dhabitude. Je ne veux pas ouvrir les yeux, Mordak nest pas à mes côtés comme toujours mais il le faut. Jai un dernier devoir à remplir envers mon ami, je dois lui faire rejoindre GrunWald. Je quitte ma paillasse et sors de ma tente. Toute la tribu mattendait dehors. Ils forment un couloir qui mène au corps de notre chef. Je dois lui planter cette lame dans le cœur pour libérer son âme et crier son nom pour le présenter aux cieux afin quon ne le confonde pas avec un mécréant.
Je ne dois pas pleurer devant lui, il regretterait son départ. Comme le veut la tradition, les objets que le défunt veut remettre à ses proches se donnent devant le cadavre, ainsi, lesprit qui est encore dans le corps peut vérifier que lon respecte ses dernières volontés. Les Sung ont rendu la hache de Mordak, on me la remet à présent. Je frapperai avec elle demain. Il lui avait donné un nom : Bragène la buveuse de sang. Elle boira encore entre mes mains désormais. Je me recueille encore quelques secondes et je frappe.
« Mordak Shen, Chef des tribus de la région de Shinka ! »
Son corps sera brûlé cette nuit et nous nous battrons demain encore mais nous irons au-delà de nos forces en son honneur. Sa mort fut belle, à nous de faire en sorte quelle ne soit pas vaine. Les humains pensent que les orcs nont pas de cœur, les idiots ! Jentends au loin la plainte des loups, elle traduit si bien ma peine.
Jai passé la nuit devant le bûcher et le lendemain, je me suis battu comme un lion sans passer par la fureur berserk. Le démon navait pas le droit de parler pour moi ce jour-là, pas le droit de se mêler de mes affaires de famille. Les Sung furent déchiquetés, toute larmée fut décimée et les hurlements de douleur des petits hommes de lEst hanteront ce lieu pour léternité, nous avions remporté notre plus grande victoire.
Brinko remplaça Mordak aux côtés de Grunt et la guerre continua. Chaque matin, les loups me saluaient de loin et hurlaient chaque nuit. Ils voulaient que je les rejoigne pour accomplir mon destin mais javais une guerre à gagner, alors ils attendaient en sachant que je finirais bien par les retrouver. Cela dura trois ans. Nous avons fini par gagner la guerre et pas un seul Sung ne survécut. Alors vint lennui, le désœuvrement, je devais quitter cette tribu et rejoindre les humains comme je lavais promis à Mordak. Les adieux furent brefs et Brinko prit le commandement de la tribu. Je me retrouvais fort, expérimenté, reconnu comme un grand guerrier, libre, mais terriblement seul. Je décidais de repasser par la forteresse Shinka pour voir les petits mages. Là où tout avait commencé.